Des images de nulle part et d'ailleurs, de Taipei en Bretagne ou de Plougastel à Taiwan...
Lundi dernier, 14 mars 2005, l’assemblée Nationale Populaire (ANP) de Chine a voté une loi « anti-sécession », couverture légale à une éventuelle attaque contre Taiwan, « l’île rebelle » si celle ci venait à déclarer son indépendance. Rappelons que Taiwan est de facto indépendante depuis 1949 mais que la Chine refuse obstinément l’idée de considérer ou de voir un autre pays considérer Taiwan comme un pays à part entière.
Cette loi a donc été adoptée à Pékin par 2896 voix contre zéro (et deux abstentions)…. Frissons…
Les réactions ne se sont pas faites attendre à Taiwan où un responsable qualifie cette loi de « chèque en blanc donné à l’armée » pour annexer Taiwan par la force. Cho Jung Tai, porte parole du gouvernement Taiwanais met les choses au point très clairement : « la loi anti-sécession est une loi qui autorise la guerre ». Plus imagée, cette réaction de Tang Huo Shen, député du DPP (Parti Démocratique Progressiste) : « la loi anti sécession est une grave insulte au peuple Taiwanais. Elle traite Taiwan comme un morceau de viande sur la planche à découper »
Plus concrètement, Taiwan vient de décider précipitamment l’achat aux Américains de huit sous-marins, douze avions de combat et des batteries de missiles anti-missiles (la question traînait depuis 2001 en raison d’une question de budget).
Autres réactions aux Etats-Unis (alliés de Taiwan, qui occupe une position stratégique très intéressante juste en face de la Chine continentale) où Scott Mc Clellan, porte parole de la Maison Blanche déclare que cette loi n’allait pas « aider au réchauffement, perceptible ces derniers temps, des relations de part et d’autre du détroit de Taiwan (…) Nous appelons Pékin à reconsidérer l’adoption de cette loi ».
Ce à quoi le Premier Ministre chinois Wen Jiabao répond : « Taiwan est une question intérieure à la Chine. Nous ne voulons pas d’ingérence étrangère, mais nous n’en avons pas peur ». …Frissons… Avertissement aux Etats-Unis donc (seul rempart de Taiwan face à une invasion chinoise), peut-être (sans doute) du bluff. Le ton est en tout cas beaucoup plus ferme et déterminé du côté chinois.
Observons les réactions du côté de L’Union Européenne et de la France… Le moins que l’on puisse dire est que les réactions sont très gênées et peu cohérentes, il faut dire que la Chine est un marché très intéressant et qu’il ne faudrait surtout pas froisser la susceptibilité de ce géant économique (souvenons-nous de la visite de Hu Jintao en France l’année dernière et de l’attitude obséquieuse de Chirac qui l’a reçu à l’assemblée et qui a été jusqu’à affirmer son soutien à la politique d’une seule Chine de Pékin –avait-il à aller jusque là ? Mais nous reviendrons sur ce point…). L’Union Européenne donc affirme son « opposition à tout usage de la force » et appelle à « éviter toute action unilatérale qui serait de nature à aviver les tensions ». Position très respectable, bravo. Mais lorsque l’on continue d’interroger Cécile Pozzo di Borgo, porte parole adjointe du Quai d’Orsay sur la volonté de l’Union Européenne de lever l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine, celle ci déclare qu’il n’y a « pas de lien entre les deux éléments ». Pas de liens ?!?. Quelle intégrité ! Rappelons que la communauté Internationale avait décidé cet embargo sur les ventes d’armes à la Chine après la répression sanglante des événements de la Place Tian An Men en 1989. Rappelons aussi que c’est la France (et Chirac) qui est le leader du mouvement pour la levée de cet embargo. Nous pouvons d’ailleurs citer notre président : « Nous essaierons de persuader l’Union Européenne de lever aussi vite que possible un embargo qui est d’une autre époque et qui ne correspond plus à la réalité de la situation »(!). Rappelons enfin que la Chine vient de voter une augmentation de son budget militaire de 12,6š% et qu’il serait vraiment dommage de ne pas pouvoir toucher une part du gâteau à cause d’une petite démocratie rebelle.
Le vote de cette loi anti-sécession est donc une nouvelle étape dans les relations entre Taiwan et la Chine mais elle ne change pas fondamentalement les relations entre les deux parties. La Chine n’a jamais eu besoin d’une loi pour envahir Taiwan. Cette loi s’inscrit dans la continuité de la politique irrédentiste et inconditionnelle de la Chine, la politique des « trois non » : Non à l’indépendance de Taiwan, Non à deux Chines ou à deux Etats Chine et Taiwan et Non à l’adhésion de l’île à des organisations requérant le statut d’Etat. Pékin a toujours fait preuve d’une inflexibilité totale et parfois délirante face à une île pourtant de facto indépendante (rappelons l’anecdote de ce dirigeant chinois qui avait menacé d’atomiser Los Angeles alors qu’un sénateur américain s’apprêtait à se rendre à Taiwan pour une visite officielle). La Chine n’a jamais renoncé à l’usage de la force et cette politique s’est souvent vue accompagnée de dérapages verbaux d’un côté comme de l’autre du détroit : « nous laverons l’île dans le sang » côté chinois, « nous bombarderons Shanghai » (récemment) côté Taiwanais… Notons qu’à ce petit jeu là les chinois restent les plus forts… Mais ces tensions, ces frictions ne sont pas continuelles, il s’agit de souffler le chaud et le froid, de montrer sa force, sa détermination, de montrer que l’on ne se laisse pas intimider. Les dirigeants chinois, aussi désireux de calmer les réactions américaines et japonaises affirment par ailleurs que cette loi n’est pas « une loi guerrière ».
Continuité de la politique de Pékin face à une démocratie naissante qui élit son président au suffrage universel direct depuis 1996. Et ce processus de démocratisation ne s’est pas fait dans la plus grande sérénité, on s’en doute…
A la veille de ces premières élections, la Chine, on s’en souvient, a effectué des tirs de missiles M9 à blanc aux portes de Kaoshung et de Keelung (les deux principaux ports de Taiwan). Suite à ces tirs de missiles le géant annonce des manœuvres avec tirs réels au sud ouest des Pescadores (archipel du détroit, territoire Taiwanais). Les Etats-Unis interviennent en envoyant le porte avion « Independence » bientôt suivi de la septième flotte. Le PCC, très irrité menace d’anéantir la flotte US « sous une mer de feu ». Il n’en fait rien, et c’est le Kuomingtang (parti nationaliste de Chang Kai Tchek) qui remporte les élections.
2000, secondes élections présidentielles. La Chine multiplie les missiles pointés sur Taiwan (Taipei estime à 600 le nombre de missiles aujourd’hui pointés sur l’île) menaçant l’économie la plus concentrée du monde. Les incidents aériens dans le détroit se multiplient à l’initiative des forces chinoises. Les élections se déroulent néanmoins, effondrement du Kuomingtang et premier mandat de l’actuel président Chen Shui Bian (DPP), indépendantiste modéré.
2004, l’année dernière, troisièmes élections présidentielles. Chen Shui Bian décide d’accompagner ces élections d’un referendum qui propose aux Taiwanais de répondre à deux questions portant d’une part sur le renforcement des capacités de la Défense Nationale face à la pression militaire exercée par la Chine et d’autre part sur la volonté de traiter d’égal à égal (sans dire d’état à état) avec la Chine. La participation au referendum sera trop peu élevée pour qu’il aboutisse. La Chine rugit bien entendu, et entame les traditionnelles manœuvres d’intimidation à trois jours des élections et du référendum. La flotte chinoise croise donc au large de Taiwan et collabore étroitement avec… la marine française ! La propagande chinoise exultera, parlant des plus grandes manœuvres effectuées avec une puissance étrangère. En France en revanche, silence radio, seul un article dans le Figaro évoquera cet événement.
Pouvons nous rappeler les paroles du président Chirac lors de la venue de Hu Jintao en France, et les mettre en parallèle avec ces manœuvres d’une part et avec la loi anti-sécession d’autre part ? « Tout ce qui développe les tensions est dangereux, toute initiative qui peut-être interprétée par l’une ou l’autre des parties comme agressive est dangereuse pour tout le monde et donc irresponsable ».
Remettons cette déclaration dans son contexte : le président Chirac faisait allusion au référendum Taiwanais et le message était destiné aux Chinois bien plus qu’aux Taiwanais. Les manœuvres d’intimidation auxquelles la France a pris part, la loi anti-sécession ne peuvent bien sûr pas être interprétées comme « agressives ou dangereuses », elle ne peuvent donc pas non plus être considérées comme « irresponsables ». Lorsqu’il s’agit de vendre des airbus, des TGV et surtout des armes, on ne doit pas s’arrêter sur ces petites contradictions… On ne doit pas avoir peur non plus de vendre son âme, pour flatter le géant économique. Et tout cela passe d’autant plus facilement que l’opinion française montre peu d’intérêt pour la situation à Taiwan, contrairement à la situation au Tibet.
En guise de conclusion je n’essaierai pas de prévoir l’avenir, je peux juste vous raconter cette blague taiwanaise qui se demande pourquoi les chinois pointent des missiles sur Taiwan alors qu’il suffirait que chaque chinois crache une fois sur l’île pour la noyer complètement…
A suivre…